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1658 : la révolte des sabotiers

1658 : la révolte des sabotiers

Longtemps, les révoltes populaires sont demeurées un sujet marginal pour les historiens. La guerre des sabotiers de Sologne, qui eut lieu au XVIIe siècle, n’intéressa personne, jusqu’au XIXe siècle. Et pourtant, elle raconte comment une vindicte provinciale fut à deux doigts de faire trembler celui qui deviendra le grand Roi Soleil…
Laurence Boléat
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En 1653, pourtant, Louis XIV a 15 ans, et Mazarin, alors Premier ministre, dirige le pays en monarque absolu. À cette époque, la guerre de succession d’Espagne coûte très cher, générant de nouveaux impôts, contestés par le Parlement de Paris. À la fronde parlementaire s’est ajoutée celle des princes, soutenue par le prince de Condé, cousin du roi, disgracié et en exil. Il s’agit d’un mouvement de grands seigneurs s’estimant mal récompensés pour son aide à la royauté. Le duc Gaston d’Orléans, oncle du roi, fait partie de ses mécontents. Derrière tout ce beau monde se pressent des gentilshommes, nouveaux anoblis et les usurpateurs de noblesse, auxquels se joignent ensuite des fonctionnaires.

Dans l’histoire, il n’y eut jamais d’autres révoltes paysannes en Sologne que celle des sabotiers survenue au XVIIe siècle. En l’absence d’écrits en expliquant clairement les motifs, il est difficile d’analyser le contexte qui favorisa un tel soulèvement. Les écrits de Mazarin et des autorités, conservés, ne font pas mention de la moindre requête. L’un des principaux « indics » des évènements de la guerre des sabotiers est un médecin, Gui Palin : dès janvier 1655, il témoigne de la volonté du Parlement, ennemi de Mazarin, d’empêcher la nouvelle monnaie souhaitée, depuis plusieurs années, par le roi et le cardinal.

Les deux hommes veulent en effet introduire une nouvelle monnaie, le Liard, dont la valeur fortement dépréciée va plonger la population dans la détresse. Les premiers Liards sont frappés discrètement en 1655/1656 à Meung-sur Loire, dans des lieux qui n’ont jamais battu la monnaie. C’est donc dans la région que les nouvelles pièces circulent et deviennent la seule monnaie de cuivre légale, conçue au départ pour remédier aux difficultés du commerce, et remplacer deniers et doubles, qui n’auront bientôt plus court. Problème : le Liard, trop dévalué, est refusé presque partout. Conséquence, les Solognots, « inondés » de ces pièces, ne peuvent rapidement plus payer leurs achats chez les commerçants, ni les collecteurs des tailles pour le paiement des impôts !

Les premiers troubles éclatent en 1657, l’année même où les nobles de l’Orléanais, particulièrement actifs, recommencent circulaires et assemblées, plus ou moins clandestines, parfois tolérées, parfois interdites. Le flot de mécontents de tout bord augmente sans cesse, dans diverses provinces, mais trouve en Sologne, terre gorgée d’eau et de désespoir, l’écho le plus impressionnant. Les paysans, déjà miséreux et écrasés d’impôts, sont dans un tel degré d’épuisement qu’il n’en faut pas plus pour les fédérer dans une révolte. La Sologne, par sa configuration, est bien disposée : difficile pour une armée de pénétrer dans des sols presque entièrement recouverts de bois et de bruyères.

7 000 hommes en sabots

C’est début mai 1658, période du printemps souvent propice à la montée des mécontentements, que l’agitation prend réellement forme. À la fin du mois, les Solognots venus de toutes les paroisses traversées « forment une armée de 7 000 hommes » en chemin, chaussés de sabots, souliers résistants aux sols marécageux. Le mouvement va alors s’étendre en Berry et au pays de Chartres. Le vice-bailli de Chartres est envoyé avec une troupe d’une centaine d’hommes pour mater les révoltés. Las : face à l’ampleur du mouvement, ils sont contraints de se réfugier au château de Sully-sur-Loire. Les insurgés vont alors entrer, piller la ville et boucher les passages du château. Approvisionnements et secours sont sous leur contrôle. Le siège commence.

Les autorités vont alors prendre conscience de l’ampleur de la sédition. Un arrêt du parlement du 3 juin ordonne aux baillis d’Orléans, Gien, Bourges et Issoudun de faire cesser les troubles, avec les armes si nécessaires. Diverses personnalités, dont Gaston d’Orléans, oncle du roi vont tenter d’intervenir, sans succès. Le mouvement continue de s’étendre et c’est bientôt toute la région qui est touchée. Prudent, Louis XIV décide d’intervenir et envoie ses troupes. Il fait appel au lieutenant général Pylois et à un proche et grand homme de guerre, le maréchal Clérambault. Arrivés fin juin à Sully avec 2 000 fantassins et cavaliers, le siège de la ville prend fin début juillet. Il n’existe aucun détail sur le combat et les pertes. Mais par la suite, les vainqueurs appliqueront une punition à toute la communauté de Sologne, obligeant les villageois à loger et nourrir les garnisons de soldats restées sur place pour débusquer les derniers séditieux et faire payer la taille. Les autorités de Sully se feront les témoins des exactions militaires, « lesquels ont pillé leurs maisons, enlevé et consommé tout leurs bleds, vins, fourrage et bestiaux, et généralement tout ce qu’ils possédaient ».

Les villes ne suivront pas le mouvement : à l’image d’Orléans, qui prend peur et ferme ses accès par des chaînes après le pillage des barques à sel. Reste une question : qui a réellement mené la danse ? Cette action était-elle spontanée ou conduite par un leader ? Était-elle secondée par les assemblées de la noblesse ? Ce qui est certain, c’est que le pouvoir royal craignait que la noblesse se mît à la tête du mouvement paysan. Dès le début de la guerre des sabotiers, on lit en effet dans les archives diplomatiques : « comme bien souvent, de petites bluettes allument de grands brasiers, ce petit mal pourrait facilement s’augmenter si la noblesse et le peuple s’unissaient ».

Celui qui paya de sa vie la révolte de Sologne est un noble : il se nommée Gabriel II de Jaucourt. Protestant, il était issu d’une ancienne famille de la province de Bourgogne qui possédait des alliances avec trois grandes familles orléanaises. Il tenait de son père la petite seigneurie de Bas-Four-en-Sullias – nommé aujourd’hui Baffou – sur la commune de Viglain (45). 

Il résidait donc en plein cœur de la contrée insurgée : proche du prince du Condé, il demeura très actif, même après la guerre des sabotiers. Après la période des Frondes, Mazarin et Colbert décidèrent de frapper fort et de faire un exemple : Jaucourt fut donc capturé à Paris en septembre 1659. Durant son procès, il s’obstina à garder le silence face aux questions et, en tant que protestant, demanda son renvoi face à la chambre de l’Édit. Finalement condamné à mort pour avoir « fomenté les soulèvements et séditions de Sologne », il échappa au supplice de la roue, réservé au vulgaire bandit : la majorité des juges choisirent de lui trancher la tête en sa qualité de marquis. Il fut décapité à Paris, son château de Viglain fut rasé et ses bois coupés à hauteur d’homme. Sans oublier une amende de 3 500 livres, dont 2 000 pour le roi…

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