Au bal masqué des rivaux…

À deux reprises ces dernières semaines, Serge Grouard a proposé des masques à la mairie d’Orléans, qui a décliné. La Ville explique ses refus par des stocks et des commandes suffisantes, mais aussi par une « provenance juridique lui paraissant contestable » des masques proposés par Serge Grouard. Dans l’esprit de la mairie, le rôle tenu par l’Association des Maires du Loiret pose notamment question.
Benjamin Vasset
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Entre reportages à sensation et gros titres angoissants, la France a vécu la deuxième moitié du confinement dans la peur du manque de « masques ». Il faut dire que la communication gouvernementale n’a pas spécialement participé à dissiper le malaise. Alors, le dimanche 3 mai au soir, quand Serge Grouard annonce sur les réseaux sociaux que sa chaîne de solidarité a « réussi à faire l’acquisition de 100 000 masques chirurgicaux », l’ancien maire d’Orléans sait qu’il signe un joli coup médiatique. 

Le lendemain, il se montre d’ailleurs ravi de décortiquer son initiative, attaquant bille en tête Olivier Carré : « J’ai proposé ces masques à la Métropole, et on m’a dit qu’il n’y avait pas de besoins, explique-t-il alors. J’ai saisi Olivier Carré le 30 avril. Après une deuxième relance de ma part le 2 mai au matin, il m’a répondu dans l’après-midi par la négative. » Et de continuer : « depuis mars, je ne cherche qu’à aider. Tout ce que je fais, c’est à titre individuel, sans aucun sentiment déplacé. Ces masques, on les donne ! » 

Serge Grouard la joue « en toute transparence »…

Le 2 mai, Olivier Carré dit donc non à Serge Grouard. Un mois plus tôt – le 28 mars – le chef de file des « Orléanais au Cœur » a déjà proposé 200 000 masques jetables à la mairie. Serge Grouard présente alors un fournisseur : Oblux, une société parisienne spécialisée dans le commerce de gros. Olivier Carré refuse de faire appel à cette entreprise qui lui est inconnue, mais dont La Tribune Hebdo apprend qu’elle est en fait présidée par Olivier Doligé, qui n’est autre que le neveu d’Éric Doligé, l’ancien président du Conseil général du Loiret. Agacé que le nom de cette société soit ainsi révélé, Serge Grouard expliquera plus tard : « j’ai une filière qui permet de me greffer en toute sécurité sur une commande effectuée, pour le compte de la France, par le ministère de l’Intérieur. Je précise que l’intermédiaire ne touche aucune commission. Je l’ai jouée en toute transparence ! Alors, que me reproche-t-on ? » Fin mars, Serge Grouard téléphone également à Marc Gaudet, le président du Conseil départemental du Loiret, pour lui proposer des masques. Le Département décline : il a déjà passé commandes, et dit n’avoir pas besoin de plus pour le moment.

Qu’importent ces deux refus, Serge Grouard fonce. Parce que, dit-il, le besoin de masques est prégnant dans l’Orléanais, et que, s’il attend trop, la fenêtre de tir que lui offre sa « filière » se refermera. « En moins de 48h  », il affirme ainsi mobiliser huit entrepreneurs de la métropole d’Orléans – plus quelques particuliers – et rassemble la somme de 50 000 € environ. Qui sont ces chefs d’entreprise ? « Je ne veux pas divulguer leurs noms, répond Serge Grouard. Ils l’ont fait de manière désintéressée et ne veulent pas se faire de publicité. » Toujours est-il que l’argent récolté est selon lui suffisant pour commander, cette fois-ci, près de 80 000 masques. 

Pour la Ville, « ça manque de transparence »…

C’est là qu’intervient l’Association des Maires du Loiret (AML), présidée par le maire de Saint-Ay, Frédéric Cuillerier. Le 10 avril, l’AML passe commande de 100 000 masques chirurgicaux à la société Oblux : 80 000 masques pour le compte de la chaîne de solidarité de Serge Grouard, et 20 000 pour le sien. « Fin mars, raconte Frédéric Cuillerier, Serge me dit qu’il a la possibilité d’obtenir 100 000 masques par un canal fiable. Il m’explique qu’il a des donateurs et me demande si je veux travailler avec lui. Je lui dis : « oui, mais ces masques, je les proposerai au président de la métropole d’Orléans, et vous verrez ensemble pour les distribuer au mieux. » J’ai alors des promesses de dons de plus de 40 000 € émanant de ses entreprises. Je passe donc commande au nom de l’AML, et tout ce qui ne sera pas financé par les entreprises, l’AML le financera et on le livrera à d’autres communes du Loiret. »

« Ces masques, on les donnait ! »
Serge Grouard

Selon Frédéric Cuillerier, les 100 000 masques arrivent sur le tarmac de Roissy le 24 avril. Le 27, le président de l’Association des Maires du Loiret dit appeler Olivier Carré pour le prévenir que des masques sont à disposition de la Métropole. Pourquoi ne passe-t-il pas ce coup de téléphone plus tôt, par exemple juste après avoir passé la commande ? « Je voulais être sûr de la réceptionner avant de mettre Olivier au courant », répond Frédéric Cuillerier. Le 30 avril, il fait parvenir au président d’Orléans Métropole un courrier lui indiquant que l’AML met à sa disposition 80 000 masques issus de la chaîne de solidarité de Serge Grouard. « Olivier Carré me répond alors qu’il a ce qu’il faut et qu’il n’en a pas besoin, affirme Frédéric Cuillerier. Et il me dit à ce moment-là qu’il veut la commande que la Ville a passée à l’AML. »

Fin avril, Olivier Carré est effectivement encore en train d’attendre, en parallèle, une commande de 100 000 masques faite au début du mois à… l’Association des Maires du Loiret, laquelle l’a répercutée à l’Association des Maires de France. Or, à la fin du mois d’avril, la grande majorité de cette commande n’est toujours pas arrivée à destination : au 8 mai, les services de la mairie indiquent ainsi n’en avoir réceptionné que 10 % environ. De plus, pour justifier son refus de récolter les 80 000 masques de la chaîne de solidarité de Serge Grouard, la Ville d’Orléans indique avoir eu de lourdes réticences sur la proposition émanant de ce canal : « pourquoi accepter quelque chose que nous n’avions pas commandé ?, justifie la première adjointe, Muriel Sauvegrain. De plus, la provenance juridique de cette commande m’a paru contestable : une association de maires qui se trouve « financée » par des entreprises, cela manque de transparence. » 

Et pour l’AML, tout  est « transparent » !

Quelle est donc la nature du deal ayant lié l’Association des Maires du Loiret, les huit entrepreneurs et Serge Grouard, et sur lequel aurait tiqué la Ville ? Qui a fait quoi ? Contacté ce lundi dans l’après-midi, Serge Grouard nous indique : « ces masques, c’est moi qui ai passé commande, ce n’est pas l’AML » (sic). Lundi soir, Frédéric Cuillerier nous « répète » que « cette commande a été passée par l’AML, en toute transparence, avec (sa) signature en bas du bon de commande. Nous avons délivré des attestations aux entreprises qui nous ont fait des dons. Tout cela est inscrit dans la comptabilité de l’AML et fera l’objet d’un contrôle du commissaire aux comptes. J’ai transmis à Olivier Carré toutes les explications juridiques de ce dossier. Dans ce domaine, je n’ai pas l’habitude de faire n’importe quoi. Je suis docteur en droit, et du point de vue financier, je n’ai aucune leçon à recevoir de personne. » 

« Pourquoi accepter quelque chose qu’on n’a pas commandé ? »
Muriel Sauvegrain 

Pourquoi l’Association des Maires du Loiret a-t-elle cependant passé commande pour la chaîne de solidarité de Serge Grouard -qui n’est plus maire-, et pourquoi a-t-elle accepté de recevoir des dons d’entreprises privées ? « Alors que nous étions dans une période où l’on manquait de masques, avais-je le droit de refuser la proposition de Serge, sous prétexte qu’elle venait de lui ?, répond Frédéric Cuillerier. Elle serait venue de Jean-Pierre Sueur, cela aurait été pareil ! De plus, les masques ont été vendus par notre importateur à l’AML au prix coûtant sans marge de 51 cts TTC (TVA à 20 % à l’époque livrés à Orléans), contre 65 à 72 cts (TVA à 5,5 %), prix moyen actuellement pratiqué pour l’achat en grosse quantité. C’est introuvable à ce prix aujourd’hui ! Une raison supplémentaire, en pleine période de pénurie, de saisir cette opportunité que je n’avais pas le droit de laisser passer. » 

Les adversaires politiques de Serge Grouard avancent l’hypothèse que le président de l’AML aurait accepté de jouer le rôle « d’intermédiaire » en échange d’un appui de Serge Grouard aux prochaines sénatoriales. « Mais je ne serai pas candidat à ces élections ! », se récrie Frédéric Cuillerier. Les mêmes adversaires se demandent aussi pourquoi ces entreprises de la métropole orléanaise, dont personne ne veut livrer l’identité, ont suivi Serge Grouard ? « Si elles voulaient aider, pourquoi ces sociétés n’ont-elles pas contacté directement la Ville et la Métropole d’Orléans ? », demande pour sa part Muriel Sauvegrain. Interrogé sur ce sujet, Serge Grouard affirme qu’aucune entreprise de BTP n’a fait partie de son tour de table. En attendant la (les) suites de cette histoire, le nouvel épisode de cette guerre politique montre que les relations entre les deux frères ennemis, déjà très complexes avant le confinement, ne sont pas en passe de se pacifier…

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