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« La rencontre entre un stress collectif et l’histoire de chacun »

« La rencontre entre un stress collectif et l’histoire de chacun »

Le 6 avril dernier, l’ESPM Georges-Daumezon, à Fleury-les-Aubrais mettait en place un dispositif d’accueil et de soutien téléphonique Covid-19 chargé d’accompagner, écouter et soutenir tout type de public. Il en ressort que les 35-45 ans et les plus de 60 ans ont été particulièrement sensibles à la situation inédite que la France traversait.
Benjamin Vasset
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À la mi-mars, plusieurs de nos repères se sont effondrés. L’irruption soudaine de l’épidémie de Covid-19 et l’annonce du confinement généralisé ont bouleversé nos habitudes, nous poussant à nous réfugier dans un environnement restreint : celui de notre domicile. Si cette « pause » subite et subie a permis à quelques-uns de se régénérer physiquement et moralement, elle a aussi engendré toute une série de peurs et de questionnements. Pour résumer, « la bulle protectrice que chacun se donnait dans son quotidien a brusquement volé en éclats », souligne-t-on à l’Établissement de Santé Public et Mental Georges-Daumezon de Fleury-les-Aubrais, qui a lancé début avril, à l’initiative de l’Unité de Consultation de Psycho-traumatisme, un dispositif d’accueil et de soutien téléphonique. Ses objectifs étaient pluriels : « réhumaniser une situation collective chaotique en proposant un espace individuel d’accueil, de soutien et de verbalisation, afin de limiter la fragilisation psychique par le stress », explique le docteur Anne-Sophie Magis, psychiatre et coordinatrice de ce dispositif. 

« Deux classes d’âge particulièrement impactées »

Début avril, un seul psychologue se chargea d’abord de répondre au téléphone, avant que d’autres professionnels de l’ESPM ne viennent en renfort, puisque les appels affluaient au fur et à mesure que la durée du confinement s’allongeait. « Nous voulions donner une réponse immédiate », rappelle aujourd’hui Anne Kerlero de Rosbo, psychologue clinicienne particulièrement impliquée dans la démarche. Entre le 6 avril et le 29 mai, la cellule a ainsi reçu la bagatelle de 111 appels émanant de tout le territoire loirétain. Aucun enseignement à tirer, cependant, sur ce point : à la campagne comme à la ville, toutes les populations ont ressenti le besoin d’être accompagnées et écoutées. Une autre donnée chiffrée s’avère plus intéressante : 43 % des appels ont concerné les 30/50 ans, et 37 % les plus de 60 ans. « Les 35-45 ans ont eu à s’inquiéter à la fois pour eux, leurs enfants, leurs parents et leur activité professionnelle, qui a été très impactée par les changements induits par le confinement, expliquent Anne-Sophie Magis et Anne Kerlero de Rosbo. Les plus de 60 ans représentent quant à eux une population fragile, à risque et parfois isolée. » Pas si surprenant, donc, que ces deux classes d’âge se soient retrouvées « surreprésentées » dans le flot d’appels qu’a reçu Daumezon. Par ailleurs, l’équipe de soins a constaté qu’un pic avait été observé, en avril, lors de l’annonce du prolongement du confinement : il restait alors un mois à « tirer », et certaines personnes ont trouvé cet horizon d’attente particulièrement lointain… 

Un confinement traumatisant ?

Concrètement, de quoi les Loirétains avaient-ils besoin de se libérer ? « Nous avons eu tous les cas de figure, affirme-t-on à Daumezon. Des personnes dont le suivi régulier a été arrêté et d’autres sans antécédents, mais qui ont pu se sentir en difficulté lors du confinement. Il y avait, parmi elles, des personnes qui se sont retrouvées seules, sans savoir vers qui se tourner : cela a pu engendrer des états dépressifs, de l’ennui, une perte de repères ou une démotivation, ou encore des troubles du sommeil ou des ruminations. À l’inverse, des gens ont été confinés dans une certaine promiscuité, avec des risques de tensions relationnelles, voire de violences : le stress de chacun cherchait un exutoire. » Anne Kerlero de Rosbo fait ainsi mention de nombreuses manifestations de troubles anxieux ou du développement de certaines obsessions, notamment chez les patients de plus de 50 ans. « Le constat que nous pouvons faire, c’est qu’avec ce confinement, une fragilisation psychique s’est opérée, poursuit Anne-Sophie Magis. Ce fut la rencontre entre un stress collectif et l’histoire de chacun, et cette rencontre a pu générer des réactions diverses. » La dimension traumatique du confinement n’est d’ailleurs pas niée, liée par exemple à « une perte de contrôle et de maîtrise, et à la confrontation à notre condition mortelle et à notre impuissance à pouvoir agir. Au début de l’épidémie, certains symptômes décrits pouvaient faire craindre une évolution vers des états de stress post-traumatique. »

Anne-Sophie Magis et Anne Kerlero de Rosbo mettent également en avant le fait que les médias aient pu jouer un rôle entraînant dans les peurs qui se sont nouées durant le confinement. « Certaines images sur les chaînes d’infos en continu, notamment, ont participé à envenimer l’angoisse, de même que le décompte quotidien des morts, expliquent les deux praticiennes. Nous conseillions alors de choisir sa source d’information et d’aller en chercher ponctuellement. » Si de légers conseils ont pu être distillés ici et là, le travail des psychologues a d’abord consisté à offrir aux appelants un « espace de parole » pour exprimer leurs angoisses, et les amener progressivement à se « décentrer » de leurs craintes. En se basant sur le seul échange téléphonique, les psychologues concernés ont dû, pour leur part, faire évoluer leurs pratiques quotidiennes. « Comme nous étions privés de la communication non-verbale, il nous a fallu faire preuve de davantage de concentration. Il ne fallait pas se tromper d’interprétation », insiste Anne Kerlero de Rosbo. Aussi, pour certains cas plus complexes, l’équipe a proposé des accueils en physique. 

« C’est l’incertitude qui génère l’angoisse »

Enfin, il est à noter que ce dispositif n’a pas été stoppé avec le déconfinement. Si le nombre d’appels a diminué de moitié depuis le 11 mai, certains Loirétains éprouvent le besoin de parler du retour à la vie « normale » qui provoque aussi quelques inquiétudes. « Pour certaines personnes, se retrouver de nouveau confrontées à une vie sociale, alors qu’elles avaient été rassurées par le fait d’être chez elles, peut se révéler anxiogène, explique Anne-Sophie Magis. Des jeunes nous appellent par exemple parce qu’ils ont peur d’être rescolarisés, parce qu’ils craignent de contaminer leurs grands-parents ou d’être eux-mêmes contaminés. Il y a, logiquement, un temps de latence nécessaire pour se réadapter à une nouvelle information. Car c’est l’incertitude, toujours, qui génère de l’angoisse. » 

À l’aveni, cette période inédite que nous avons vécue sera-t-elle bénéfique si un autre confinement avait lieu ? Aurions-nous alors de meilleures armes pour y faire face ? « Les hypothèses sont multiples, répondent les soignantes. Il pourrait y avoir une forme d’adaptation, mais également la résurgence d’angoisses ou d’un ras-le-bol. » En attendant de telles éventualités, Virginie Baulinet, cadre supérieur de santé chargée de l’organisation de ce dispositif d’écoute, précise qu’il continuera à être actif, au moins jusqu’à fin juin, de 9h à 17h. Son numéro : 02 38 60 58 72.

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