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Voyage au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit

Les 5 et 6 décembre derniers, la Cour d’Assises du Loiret a jugé un homme de 44 ans pour viol incestueux commis pendant plusieurs années sur les deux enfants de sa compagne. Au début des crimes reprochés, les fillettes étaient âgées de 9 et 10 ans. Récit circonstancié de ces deux jours d’audience.
Laurence Boléat
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Pendant sept ans, V. Sun a agressé sexuellement et violé ses belles-filles, Léa et Eva. Plusieurs fois par semaine, il profitait de toutes les occasions possibles en journée et réitérait ses actes la nuit. La mère des deux enfants, Virginie D., dit ne s’être jamais « rendu compte de rien ». La rencontre avec V. Sun a eu lieu chez Amazon, en 2010. Lui traînait déjà un long parcours alcoolique et polytoxicomane, entre cannabis, héroïne et cocaïne, auquel s’ajoutait une instabilité sociale constante, avec des épisodes de vie dans la rue. La cause de ses addictions, V. Sun les mit sur le dos de ses parents, Cambodgiens réfugiés politiques et arrivés en France lorsqu’il avait moins d’un an. Un papa sévère, une maman qui était tombée dans l’alcool après un accident de voiture et des disputes fréquentes au sein du couple jusqu’au décès de la mère en 2003, suivi trois ans plus tard par celui du père, qui succomba à son tour d’un cancer : à 28 ans, V. Sun quittait alors l’appartement familial pour zoner. 

Trois ans après sa rencontre avec Virginie D., déjà mère de cinq enfants issus de deux précédentes liaisons, V. Sun découvrit la MDMA, une « drogue plus économique » qui le rendait « love ». Entre-temps, un enfant était venu au monde ; deux autres naîtraient dans les deux ans suivant. Pour autant, malgré les difficultés financières et huit bouches à nourrir, Virginie D. ne comprit jamais que son conjoint dépensait son argent pour acheter de la drogue. De plus, les pères de ses premiers enfants ne poursuivaient pas de relations avec leurs progénitures. Ce n’était donc pas de ce côté-là que les petites Léa et Eva, troisième et quatrième enfants de Virginie D., eussent pu se confier ou espérer que quelqu’un repérât les agissements de leur beau-père et les défaillances de leur mère. 

Souffrir en silence

Ce fut un double enfer que vécurent ainsi les fillettes dès l’année 2012, lorsque tout le monde déménagea dans une maison à Charsonville, quelques mois avant la naissance du premier enfant de V. Sun, puis des deux suivants en 2014 et 2015. Lorsque Léa et Eva dormaient à l’étage, leur beau-père se glissait en effet, la nuit, dans leur chambre commune. Il se dirigeait plus souvent vers le lit de Léa, qu’il considérait comme la « femme idéale », puis vers Eva, en fonction de l’accueil qui lui était réservé. Il ôtait leur pyjama et leur culotte et ne se privait d’aucune pratique sexuelle ni parole pornographique. Commençaient alors, pour les enfants, des nuits de terreur si profondes qu’aucune ne put ensuite parler à l’autre des sévices qu’elles subirent pourtant
côte à côte. 

Enfin, la parole jaillit

La journée, les deux sœurs n’avaient pas de répit. En rentrant du collège, elles devaient s’occuper de leur demi-frère et des enfants du couple : elles changeaient les couches, donnaient le bain, préparaient les biberons et les repas, faisaient tourner et étendaient les lessives. Les parents, de leur côté, regardaient la télé ou pianotaient sur leurs portables. Aucune pièce de la maison ne servait de refuge pour échapper au prédateur et à toutes les formes de pénétration. Léa et Eva n’étaient tranquilles à aucun moment, même pendant leurs devoirs. Cuisine, salle de bains, salon… Dès qu’il le pouvait, V. Sun agressait ou violait les deux jeunes enfants, même lorsque celles-ci étaient occupées à faire la cuisine. Et lorsqu’il ne parvenait pas à être seul avec elles, dissimulé sous un plaid dans le canapé, il glissait la main sous leurs vêtements. Un jour, il alla même jusqu’à les violer conjointement dans le sous-sol. V. Sun parvenait à instaurer un tel climat de honte et de culpabilité que même aujourd’hui encore, Léa et Eva, devenues jeunes femmes, ne peuvent en parler ensemble. Quant à leur mère, qu’elles n’acceptent pas de revoir, elle reconnaît « avoir demandé beaucoup » à ses deux filles, mais n’a jamais rien soupçonné, même lorsque les viols se déroulaient alors qu’elle se trouvait dans la maison. Virginie D. n’avait, de toute façon, jamais parlé à ses filles de puberté : chacune se débrouillait seule avec ses questions. Ce fut justement à cette époque que V. Sun commença à prendre des précautions, surveillant les règles de ses victimes. Et c’est seulement quand Léa et Eva atteignirent les 16-17 ans que ses assauts cessèrent enfin. Les adolescentes ont néanmoins continué de « servir » la famille pendant deux ans et de s’occuper des enfants, qu’elles emmenaient régulièrement au parc. Lors de leurs seules sorties, elles sympathisaient avec Pascal et Cynthia, un couple dont la fille était dans la même classe que leur petite sœur. Exerçant dans le secteur médical, Pascal et Cynthia repérèrent rapidement que quelque chose clochait dans l’attitude d’Eva et Léa : les parents étaient toujours absents ou fuyants, et chez les adolescentes transpirait une forme de dégoût. Malgré des tentatives de dialogue, les deux filles restèrent cependant murées dans le silence. En 2020, la chape se fissura enfin. Le déclenchement vint du petit ami d’Eva qui, après avoir recueilli les confidences de sa compagne, parla à Pascal. Celui-ci entra alors en confrontation directe avec V. Sun et prévint la police. Avant même sa garde à vue, celui que les experts qualifieront de « paraphile à connotation pédophile » avoua ses crimes. Début décembre, face à un jury très à l’écoute et lors de débats minutieusement menés, Eva et Léa racontèrent, s’effondrèrent, se reprirent. Signe de leur courage, elles ne voulurent pas de huis clos, afin que tout le monde puisse savoir les nuits peuplées de cauchemar, l’impossibilité de chasser les images et la toile d’araignée qui les retint prisonnières. Elles voulaient, dirent-elles, le « max » pour leur bourreau. Leur avocate, maître Simon, évoqua avec des mots forts l’enfance ravagée et les multiples séquelles reconnues aujourd’hui comme aussi graves que les stress post-traumatiques d’anciens combattants. Christian Magret, l’avocat général, expliqua ensuite aux jurés, avec précision et pédagogie, les chefs d’inculpation et leurs sens profonds. La défense, maître Vincent, tint quant à lui à minimiser la période des faits, mit en avant le bon comportement de son client en prison et l’absence d’antécédents de même nature. Des arguments qui ne convainquirent pas le jury : V. Sun fut condamné à dix-sept ans de réclusion criminelle, avec une période de sureté de dix ans, assortie d’un suivi socio-judiciaire de cinq ans avec trois ans de prison supplémentaire en cas de non-exécution. Les jurés suivirent ainsi toutes les réquisitions du ministère public, ajoutant même deux années d’incarcération. À l’issue du verdict, Léa se dit satisfaite, souhaitant toutefois que son bourreau « ne sorte jamais de prison ». Eva, de son côté, déclara se sentir « d’un seul coup toute légère ». À la sortie du tribunal, il n’y avait pourtant ni père ni mère pour les soutenir. Puis Pascal apparut : c’est en effet au sein de cette famille salvatrice que les deux jeunes femmes tentent désormais de
construire leur vie.

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