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« Que cela sorte est positif »
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« Que cela sorte est positif »

« Que cela sorte est positif »

Depuis la mort de George Floyd, la jeunesse française déclare son hostilité au racisme, aux violences policières et demande aussi une sorte de droit d’inventaire sur l’histoire coloniale du pays. Historien et doyen de la fac de droit de l’Université d’Orléans, Pierre Allorant revient sur les racines de ce mouvement. Il estime que le débat qui est en train de naître pourrait avoir des fonctions réparatrices.
Propos recueillis par Benjamin Vasset
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Des milliers de personnes à travers le monde, 2 000 à Orléans la semaine dernière… Pourquoi ces rassemblements organisés sous l’appellation #Black Lives Matter rencontrent-ils autant de « succès » en France ?

La protestation née aux États-Unis est en effet reprise en France par la jeunesse. Le Président est très attentif, car il craint un conflit de générations, en partie lié aux conséquences de la crise sanitaire et sociale. Une fois dit cela, on peut tout de même constater que la situation française est différente de la situation américaine : l’histoire de l’esclavage n’est pas la même, et il y a aussi des particularités dans la relation que la population entretient avec sa police. Je rappelle ainsi qu’aux États-Unis, les shérifs sont élus. Cela dit, chez nous, certains jeunes des quartiers ressentent que la police est très étrangère à leur vécu et qu’il y a une forme de discrimination. Se pose aussi, dans ce que nous voyons, la question de l’arbitraire de la police et de la liberté, avec la réflexion sous-jacente : jusqu’où peut aller la police dans un
état de droit ?

Selon vous, la police se remet-elle assez en question ?

Des racistes, il y en a dans la police comme partout. Le problème, c’est que la police est le « bras armé de l’État ». Sous Mitterrand, Pierre Joxe avait été le premier ministre de l’Intérieur à insister sur la déontologie de la police, à concevoir son rôle de manière positive, pour qu’elle revienne aux idéaux républicains, aux droits de l’Homme, etc… Au début du premier septennat de Mitterrand, des manifestations de policiers avaient eu lieu, parce que la nouvelle politique sécuritaire était jugée trop laxiste. Aujourd’hui, certains syndicats de police ont une méfiance à l’égard du ministre de l’Intérieur, dont ils pensent qu’il ne les soutient pas assez, et dont ils voudraient qu’il soit un porte-parole corporatiste. Le fait qu’il n’y ait pas de statistiques ethniques en France nourrit aussi chez certains fonctionnaires de police une forme d’agacement : ils pensent que le pouvoir politique a des tabous. Il y a dans la police une pénétration des idées du Rassemblement National, qui n’est pas nouvelle certes, même si une certaine mixité s’est peu à peu introduite. 

« Ce n’est pas qu’un sentiment d’injustice, c’est une réalité »

Les manifestations que nous avons vécues illustrent-elles le fait que la France n’en a pas fini avec son passé colonial ?

C’est certain, même si l’on ne peut pas dire que la France n’a pas regardé son passé colonial. Par exemple, beaucoup de films et de documentaires ont été faits sur la guerre d’Algérie. Le problème, c’est que, jusqu’alors, les Présidents en exercice avaient eu un lien personnel avec ce pan de notre Histoire : Mitterrand était ministre de l’Intérieur et Garde des Sceaux lors de l’insurrection algérienne, Chirac avait été engagé militairement en Algérie, etc. Avec une nouvelle génération d’hommes politiques, les choses sont en train de changer. 

Certains jeunes qui ont manifesté se sentent considérés comme des citoyens de seconde zone…

Oui, et il faut prendre en compte ce sentiment, même s’il faut bien dire qu’énormément d’argent a été investi dans la politique de la Ville, y compris à Orléans. Pourtant, il y a une impression de déclassement qui reste vive ; ces jeunes ont le sentiment qu’ils sont exclus de beaucoup d’endroits. En outre, les discriminations à l’embauche, ça existe, et les contrôles d’identité dans le tram, cela peut être vexatoire. Ce n’est donc pas seulement un sentiment d’injustice qu’ont ces jeunes, c’est aussi une réalité. Et puis, j’y reviens, il y a beaucoup d’inquiétude sur la question de l’emploi. Avec la crise, ils se disent : « moi, je n’ai pas de réseau, je vais faire partie des premières victimes ». Cependant, il est bon que cela sorte : peut-être que ces problèmes, on va maintenant les affronter de face. 

Comprenez-vous le fait que la droite traditionnelle se sente agressée dans ses valeurs les plus profondes ?

La droite classique a un peu oublié son héritage gaulliste : c’est De Gaulle qui a fait aboutir la décolonisation, là où Sarkzoy a voulu, pour sa part, glorifier le passé colonial de la France. Il y a, du coup, une sorte de restriction identitaire de la droite qui est un peu dommageable. Elle a tendance à oublier l’héritage de la droite libérale et de la droite issue de la Résistance. Si elle veut souhaiter refermer la parenthèse, pas sûr que ce soit un bon calcul. 

« La méfiance est croissante »

Peut-on mettre en parallèle la contestation actuelle avec celle des Gilets jaunes ?

Je ne suis pas certain qu’elles aient touché toutes les deux les mêmes territoires, ni les mêmes générations. Chez les Gilets jaunes, il y avait beaucoup de retraités, de périurbains, de ruraux. Le mouvement actuel est plutôt « métropolitain » : regardez, pour 2 000 personnes à Orléans, combien à Montargis ? Après, il est vrai que la méfiance est croissante. À ce titre, si l’abstention est encore majoritaire le 28 juin, lors du deuxième tour des municipales, ce sera le nouveau signe d’une fracture entre les élites et le pays. Peut-être, d’ailleurs, que l’interdiction du cumul des mandats a accentué cette distance. Par exemple, à part Jean-Pierre Sueur, qui connaît les parlementaires du Loiret ? Avant, il y avait le député-maire, le sénateur-maire… Sans eux, avec qui pouvez-vous négocier, par exemple lors de la crise des Gilets jaunes ? Dans cette optique, Macron a peut-être une carte à jouer : celle de la décentralisation. On peut s’attendre à un nouveau volet de transfert au profit des préfets, de déconcentration des ministères vers les administrations départementales. 

Depuis 1848, finalement, et si l’on excepte la période de l’Occupation, la France a eu des tentations révolutionnaires ; les Français ont flirté avec la limite, mais en ne la dépassant pas. Le pays aime-t-il se faire peur ?

Il y a encore chez certains hommes politiques, comme Mélenchon, la nostalgie du grand soir, mais la France reste aussi conservatrice. Pour l’instant, Macron ne paraît pas porter une alternative crédible. Les hypothèses pour les mois à venir, c’est de voir se (re)former une gauche de gouvernement qui porte un combat environnemental fort et propose une alternative économique, face à une droite libérale et sociale que pourrait incarner, par exemple, un Xavier Bertrand. De son côté, Macron a-t-il intérêt à se passer d’un Édouard Philippe qui reste plus populaire que lui et qui pourrait rapidement devenir un rival ? Se pose ici la question d’un remaniement, qui pourrait intervenir dans quelques mois.

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