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Corsaire, c’est Corsé…

Corsaire, c’est Corsé…

Avant de devenir éditeur indépendant, Gilbert Trompas a démarré sa carrière au sein de prestigieuses maisons d’édition. Depuis vingt-huit ans, sa petite entreprise orléanaise, Corsaires Éditions, a publié plusieurs centaines de livres. Ayant réussi à subsister au sein d’un univers carnassier, il estime cependant que les pouvoirs publics pourraient davantage accompagner les éditeurs locaux dans leur développement. Entretien acéré.
Laurence Boléat
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Gilbert Trompas, vous avez créé en 1994 une maison d’édition à Orléans, ce qui n’était pas courant…

Il est vrai qu’en général, lorsque une maison d’édition se crée, c’est à Paris, où tout se concentre. Dans l’imaginaire du public, tous les éditeurs sont dans le VIe arrondissement, et lorsqu’un libraire commande des livres, c’est à Paris ! 

Comment avez-vous démarré ?

En éditant une biographie de Jean Zay écrite par un historien qui en avait fait sa thèse. Sauf qu’à l’époque, j’ai mis les pieds dans un truc pas possible : Jean Zay était au parti radical de gauche et, lorsque j’ai sorti le livre à Orléans, l’une de ses filles (Hélène Mouchard-Zay, ndlr) était élue socialiste et avait pour opposant un radical de droite. Or, la biographie était justement écrite par un radical… de droite, alors certains ont cru au complot ! Cela a dérangé le landerneau orléanais. 

Vingt-cinq ans plus tard, en 2020, vous avez subi un coup dur, avec l’incendie de votre entrepôt…

Une partie de la zone a pris feu, quatre entreprises ont été directement impactées et autant en dégâts collatéraux. Ce soir-là, le chien des voisins a aboyé à minuit, mais ces derniers n’ont rien vu. L’animal a recommencé à 3h, et c’est là que des flammes ont été aperçues. À 9h, cela fumait encore… Nous avons perdu 100 000 livres, ainsi que tous nos outils de travail, mais heureusement, notre stock était dédoublé. Donc aujourd’hui, nous sous-traitons nos expéditions, même si cela coûte cher. 

Et où en êtes-vous, aujourd’hui, avec les assurances ?

Lorsque nous nous réunissons avec les assureurs et les avocats, c’est à 40 personnes. Quatorze mois après l’incendie, un expert a enfin daigné se rendre dans les décombres, mais a refusé de donner une évaluation, se déclarant incompétent. Le délai pour rendre le rapport est de six mois. Nous l’attendons.

Revenons à votre métier. Quelles sont vos difficultés en tant que petite maison d’édition provinciale ?

Pour des éditeurs comme moi, le principal problème vient de la diffusion. Les grands éditeurs contrôlent les cinq distributeurs qui représentent 80 % des ventes des libraires et ne veulent pas s’occuper des petits comme nous. Ils prennent le contrôle des linéaires, allant jusqu’à éditer parfois de très grands livres pour prendre le maximum d’espace. Il nous reste 20 % de place, et la plupart d’entre nous se débrouillent pour livrer eux-mêmes. De plus, les libraires vendent ce qu’ils ont en boutique, notamment les têtes d’affiche. Ce n’est plus forcément le libraire d’autrefois, curieux, qui commandait ses livres un peu partout. 

Comment expliquez-vous le nombre croissant de livres sur le marché, alors que les jeunes générations semblent lire de moins en moins ?

Aujourd’hui, il paraît 100 000 livres par an : c’est trop, et nous subissons la dictature de la nouveauté. Les librairies ne sont plus la vitrine de l’édition française, mais seulement une petite fraction, puisqu’on n’y trouve que des livres médiatisés. La presse est de moins en moins lue et les rubriques « Livres » disparaissent. Ajoutez à cela un parisianisme extrême… Aujourd’hui, l’industrie du livre fonctionne par office. Par exemple, Gallimard livre d’office des librairies, qui ont le droit de retourner les invendus afin d’être remboursés ou obtenir un avoir. Donc, pour payer ses remboursements ou ses avoirs, on sort un autre livre. C’est le système de la cavalerie ! 

Quelles mesures pourraient aider les éditeurs indépendants ?

Nous nous battons depuis vingt ans pour avoir, comme pour les envois à l’étranger, un tarif postal intérieur pour le livre. À l’époque, Michel Sapin, ministre du Budget, s’y était opposé. Du coup, envoyer un livre à New York coûte moins cher que de l’envoyer à Orléans. Je pense aussi que la Région pourrait nous aider davantage. 

Que voulez-vous dire ?

La Région a choisi de créer CICLIC pour mener la politique culturelle : exit, donc, l’association qui regroupait tous les professionnels de la filière livre. Chez CICLIC, ils font appel à un cabinet parisien pour promouvoir le livre en distribuant des subventions, et rien d’autre. Plus globalement, en vingt ans, jamais un élu de la culture, régional, départemental ou local, n’est venu sonner à ma porte ou chez d’autres acteurs de l’édition. J’ai tenté à plusieurs reprises de rencontrer l’un d’entre eux, allant jusqu’à faire intervenir Jean-Pierre Sueur – un de nos auteurs – pour avoir un simple rendez-vous. J’ai fini par y arriver au bout de deux ans. La personne qui m’a reçu n’y connaissait rien et ne voulait rien connaître, comme tous les autres… 

Mais quelles actions attendez-vous ?

Il faut savoir que chez CICLIC, la moitié du budget « Livres » de la Région est consacré à des lectures. Gratuitement, chez vous, un comédien intermittent peut venir lire le texte de son choix, sans obligation de lecture régionale. Ça fait rigoler toute la France que la Région ne fasse pas la promotion de ses propres auteurs. Nous, éditeurs, demandons simplement qu’un interlocuteur vienne découvrir notre profession. Nous aimerions a minima que les nouveaux élus à la culture prennent leur bâton et fassent le tour des éditeurs locaux, d’autant que, pour la première fois, le vice-président de la Région en charge de la culture n’a plus la double casquette de président de CICLIC (Julie Gayet, épouse de François Hollande, en a été élue présidente en septembre 2021, ndlr). À une époque, j’avais aussi proposé que sur les 30 salariés de CICLIC, certains représentent notre région dans les grands salons littéraires. Car il faut savoir que les subventions pour les salons ne vous sont attribuées que si vous sortez de la région ; or un éditeur qui sort un livre sur le Vendômois ne va pas aller le vendre à Marseille. Sous prétexte qu’ils lisent des livres, ces gens pensent qu’ils connaissent notre métier. Je ne demande pas d’argent à la Région, mais une politique cohérente d’aménagement du territoire pour développer des points de vente. À Meung-sur-Loire, par exemple, il n’y a pas de librairie. 

Pour terminer, tout le monde s’accorde à dire que le niveau général d’écriture baisse. Quel est votre avis ?

Nous recevons environ 150 manuscrits par an et nous éditons des livres pour l’Université. Un prof me racontait que ses élèves lui demandent toujours quelles pages du livre ils doivent lire : cela ne leur vient pas à l’idée de lire un livre entier. Un jour, j’ai eu l’assistante de François Busnel (présentateur pendant quatorze ans et producteur de La Grande Librairie sur France 5) au téléphone, elle m’a demandé si le capitaine Dreyfus pouvait se déplacer… Bon, c’était peut-être une stagiaire, mais quand même…

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